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Dans Le Monde du samedi 23 octobre 2010, il y eut un débat riche et intéressant dans les pages réservées à cet exercice, il concernait la levée de l’anonymat du don de gamètes dans le prochain projet de loi sur la bioéthique et, incidemment, relançait la question de l’homoparentalité. Après les deux excellents articles de la sociologue Irène Théry (« Un projet de loi qui passe à côté des enjeux essentiels ») et du professeur d’éthique médicale Emmanuel Hirsch (« Concilier morale et progrès biomédical »), deux psychanalystes en sont venus à avoir deux points de vue totalement opposés : Serge Hefez, « Contre l’homophobie de certains psychanalystes », et Jean-Pierre Winter, « Ne jouons pas aux apprentis sorciers ! »
L’incidence de la levée de l’anonymat sur l’homoparentalité est ainsi présentée par les deux psychanalystes : « En faisant intervenir plus qu’un homme et une femme dans la conception d’un enfant, en dissociant procréation et engendrement, l’assistance médicale à la procréation (AMP) a ouvert la boîte de Pan dore des désirs de milliers de couples stériles, mais aussi d’hommes et de femmes célibataires et de couples homosexuels à donner la vie et à établir une filiation » (S. Hefez) ; « Sans le souci de savoir s’il est légitime qu’une société s’organise pour que soient mis au monde des enfants qui, à la différence de tous les autres, seront privés de la possibilité d’avoir un père et une mère, la nécessité de remettre sur le métier les lois de bioéthique ne s’imposerait pas. Partisans ou détracteurs de ces lois ont du mal à dialoguer car les uns se font porte-parole des vœux et des souffrances des engendreurs ou des procréateurs quand les autres s’inquiètent du sort de ces enfants livrés à l’expérimentation » (J.-P. Winter) Voilà deux belles introductions qui ne laissent pas deviner des points de vue... partisans justement – il est vrai qu’au contraire les titres des articles ne laissent pas de doute là-dessus…
L’accord entre les deux psychanalystes achoppe sur la conception qu’ils ont de leur propre discipline, le premier ne s’en tenant pas à la scène primitive comme engendrement, le second, au contraire, considérant l’accouplement parental comme la nécessaire vérité faisant barrage aux fantasmes de l’inconscient. L’un et l’autre ont leurs arguments et leurs belles formules : « Voulons-nous continuer à considérer les personnes homosexuelles comme des citoyens de seconde zone, les cantonner à un destin d’“être pour la mort” auquel ils finissent par s’identifier ? » (Hefez) ; « les bricolages généalogiques qui président à la conception d’un sujet le lient à une quête de son origine qui ne cesse pas d’obscurcir son avenir » (Winter).
Mais pourquoi les psychanalystes auraient-ils la prééminence pour s’exprimer sur ce problème ? Les raisons en sont que l’on s’interroge sur les fonctions de père et de mère dans la construction du sujet, et notamment sa « construction » sexuelle. Or ne penser qu’en termes de « père » et de « mère » comme le fait Winter – « élever des enfants en les privant, a priori, non seulement d’un père ou d’une mère mais, à travers eux, de toute la chaîne ancestrale (sic) » –, c’est oublier que ces notions peuvent différer considérablement selon les cultures. Et comme le rappelle Hefez – « bien des psychanalystes font comme si les éléments de leur théorisation n’avaient pas vu le jour dans une société donnée et dans un moment historique qui les conditionne et qu’à leur tour ils influencent » –, la psychanalyse s’est élaborée dans des structures de parenté européennes bien précises et absolument pas universelles.
Toutefois il paraît douteux que la psychanalyse soit intrinsèquement homophobe, de par son origine théorique, ou que certains psychanalystes le soient. Onfray a pu récemment soutenir que Freud lui-même l'était tout en nuançant considérablement ensuite sur son blog dans un entretien donné au moment de la Gay Pride de cette année. La charge de Hefez paraît donc tout aussi excessive, surtout lorsqu'il cite Pierre Legendre comme psychanalyste homophobe, homophobe sans doute, psychanalyste, c'est à voir tant il accumula les spécialisations... Il reste que la discipline est et sera contrainte d’aborder de nouveaux modes de parentalité, modernes – monoparentalité, homoparentalité, polyparentalité ? – et provenant d’autres cultures, par exemple polygames. Sans doute alors y a-t-il une crainte que la théorie ne puisse répondre à ces nouveaux modes. Si cela s’avérait, cela montrerait que la psychanalyse n’aurait été une science que d’un certain type de parentalité générateur de névroses – auquel cas ce type de parentalité pourtant hétérosexuel serait à abandonner… Mais il est vraisemblable que la théorie psychanalytique s’enrichira des nouveaux modes de parentalité car la névrose n’est vraisemblablement pas liée qu’à une structure parentale mais bien surtout à un mode de relation parent(s)/enfant pervers. Le fait que bien des enfants élevés par des femmes seules aient des problèmes de « construction » ne signifie pas qu’il faille interdire la monoparentalité – elle s’impose d’ailleurs de fait à la différence de l’homoparentalité – ou jeter le discrédit sur toute mère seule car tout dépend de ce que celle-ci projette inconsciemment sur son enfant.
Alors qui interroger sur cette question si les psychanalystes ne sont pas si bien placés que cela pour nous éclairer ? Tout simplement les anthropologues. En effet, les spécialistes du « regard éloigné », de la différence culturelle, savent bien comme ailleurs on pense différemment la parenté et la parentalité. Il ne faudrait en effet pas confondre en Occident valeurs universelles et valeurs culturelles. Lorsque l’on met en avant les droits de l’homme, il s’agit bien des premières, mais la famille nucléaire, la monogamie, l’« hétéroparentalité » ne sont que des valeurs culturelles qu’on ne peut imposer à tous. La confusion entre les deux amène aujourd’hui bien des intellectuels à glisser de l’éthique compréhensive vers la morale coercitive : on impose et on interdit sous prétexte d’incompatibilité avec les valeurs de la République – en réalité en raison d’un rejet culturel – au lieu d’accepter autrui et ses différences en ayant à l’esprit la promotion des droits et des libertés. " style="color: #00b0d8; text-decoration: none; font-weight: 400; outline-width: 0px; outline-style: initial; outline-color: initial; font-size: 13px; vertical-align: baseline; padding: 0px; margin: 0px; border: 0px initial initial;">christophe lemardelé - Médiapart
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