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Par Maryline Baumard - Article paru dans l'édition du Monde datée du 29.12.10 Plus fort que l'astrologie, il y a la statistique. Et plus cruel que l'horoscope du matin, il y a le déterminisme du mois de décembre. On paie sa vie entière le fait de n'avoir su attendre le 1er janvier pour voir le jour. Julien Grenet, chercheur en économie au CNRS et à l'Ecole d'économie de Paris, a mis au jour le fait qu'un natif de la fin de l'année gagne toute sa vie active 1,5 % de moins que s'il était né en janvier. Soit un manque à gagner de 12 000 euros sur une carrière complète de quarante-deux années au salaire médian de 1 580 euros net mensuels. Cette différence de traitement trouve ses racines dans la scolarité et dans cette façon assez particulière qu'a l'école française de ne pas tenir compte du différentiel de maturité entre les natifs du début et de la fin de l'année. Les enseignants des petites classes savent bien que les enfants de décembre ont plus de mal, mais le chercheur a eu l'intuition que cet écart était largement sous-estimé. Selon ses calculs, publiés dans La Revue économique n° 61 de mai, ces onze mois de maturité en moins sont presque aussi discriminants en matière de résultats scolaires que le fait d'être fils d'ouvrier plutôt que fils de cadre. Ce qui est la plus grosse cause de variance des résultats scolaires dans notre système éducatif, qui ne sait pas corriger les inégalités dues à la naissance. Ainsi, "un écart de onze mois fait perdre sept places dans une classe de CP de trente élèves". Les maîtres en sont conscients, mais le système, lui, n'en tient pas compte et traite tout le monde à l'identique. Même s'il s'estompe, cet écart suit l'élève. En CE2 dans la même classe de trente enfants, le natif de la fin de l'année perd encore près de cinq places. Et, contrairement à ce qui se dit en salle des profs, où l'on considère volontiers qu'une fois dans l'enseignement secondaire le défaut de maturité disparaît, en 6e, ce sont encore trois ou quatre places de perdues, et dans une classe de 3e, quatre ans plus tard, encore quasiment deux places qui échappent ainsi au collégien. C'est d'ailleurs à la fin de cette année de 3e que commence à se payer la facture du manque de maturité. Juste au moment du passage au lycée. L'intérêt du travail de Julien Grenet est justement d'avoir épluché le détail des trajectoires dans le secondaire et dans le supérieur en fonction de la saison de naissance. Même non-dit, le principe de l'orientation, c'est que, "à niveau égal, un élève qui a déjà redoublé au cours de sa scolarité est davantage orienté dans la voie professionnelle qu'un élève qui n'a pas redoublé", rappelle le chercheur. Il ne peut plus bénéficier d'une seconde chance puisqu'il l'a déjà eue. Or, en primaire, 34 % des élèves nés en décembre redoublent, contre 17 % - seulement - des natifs de janvier. Soit deux fois plus. Voilà comment la machine infernale de l'école ferme la porte de son lycée général à toute une frange d'élèves pour cause d'anniversaire tardif. Pour prouver qu'il ne s'agit pas là de la construction intellectuelle d'un "savant fou", l'économiste a aussi mis au jour le fait que les élèves qui suivent des formations professionnelles sont bien plus souvent nés en fin d'année. A partir des panels d'élèves suivis par le ministère de l'éducation nationale, il a reconstitué l'orientation de tous les élèves nés en 1986, et y a mesuré que seuls 55,2 % des enfants de décembre ont été orientés vers un lycée général contre 58,3 % de ceux qui étaient nés en janvier de la même année. "Quelque 33,5 % des diplômés de CAP et de BEP sont nés en décembre, contre 31 % parmi les natifs de janvier", ajoute l'économiste. Julien Grenet a aussi montré, à travers une analyse des diplômes délivrés entre 1945 et 1965, qu'être né le 12emois de l'année plutôt que le 1er mois a augmenté de 10 % la probabilité qu'avait cette génération de quitter l'école avec un diplôme professionnel plutôt qu'avec un diplôme de l'enseignement général. A contrario, lorsque l'économiste s'est intéressé aux seuls diplômés de l'enseignement supérieur général - qui reste la voie royale avec ses grandes écoles -, il a noté que 18,5 % des étudiants qui sont inscrits dans ces filières sont nés en janvier alors que 17 % sont nés en décembre. Et, comme un malheur n'arrive jamais seul, être né en décembre augmente en plus le risque de rater les concours de la fonction publique (- 1 point), de se retrouver sans diplôme (- 0,5 point), et même un peu plus souvent au chômage (+ 5 points). Le monde du travail, qui n'a que faire des redoublements de la petite enfance, regarde en revanche le dernier diplôme obtenu pour choisir ses candidats et établir ses bulletins de salaire. C'est ainsi que, moins souvent issus des grandes écoles, moins passés par les formations les plus sélectives, les natifs de décembre paient toute leur vie ce petit retard au démarrage. Nuance d'espoir dans ce déterminisme du calendrier, les filles compensent un peu plus souvent que les garçons. "Elles sont certes, comme les garçons, plus souvent orientées vers l'enseignement professionnel, mais elles poursuivent plus tard leur formation et les natives de fin d'année sortent plus souvent diplômées du supérieur professionnel que les garçons nés au même moment", rappelle Julien Grenet. Les métiers de la santé, où elles sont surreprésentées, y sont pour quelque chose. Pour gommer ces inégalités dues à la maturité, les solutions existent pourtant. Et sont même assez simples à appliquer. Ainsi, il suffirait que les notes obtenues par les plus jeunes élèves durant leurs années de primaire soient pondérées en fonction de leur mois de naissance. Ou que, dans les grosses écoles, les classes soient constituées en fonction du trimestre de naissance... Ou encore qu'on supprime le redoublement, dont l'inefficacité est maintenant prouvée et qui transforme en une pénalité définitive un manque de maturité qui aurait fini par s'estomper. C'est bien une des raisons majeures pour laquelle la France reste un des pays où cet effet du mois de naissance se fait le plus sentir. En fait, au redoublement peut aussi s'ajouter l'orientation précoce qui, elle aussi, prend acte, à un moment, d'un retard qui aurait pu être rattrapé. C'est la raison pour laquelle le parcours des jeunes Allemands est aussi assez tributaire de la date de leur anniversaire. Quelques pays ont décidé de lutter contre cette fatalité de la fin de l'année et ont trouvé des solutions pour pallier ces maux. Les Pays-Bas permettent aux natifs du dernier trimestre de l'année civile de passer deux ans en CP, c'est-à -dire d'y faire leur toute première rentrée plus tôt. Ce qui a le mérite de mieux les préparer aux apprentissages. Le Royaume-Uni, lui, contourne le problème en composant ses cohortes scolaires par les élèves nés entre le 1er septembre et le 31 août suivant. Outre-Manche, ce sont donc les natifs de l'été qui sont pénalisés. Des estimations réalisées courant 2010 par un trio de chercheurs ont d'ailleurs montré que les effets du mois de naissance sont les mêmes chez eux que chez nous. La France, elle, fait comme si cette différence n'existait pas. Dans un pays qui aime faire mentir les statistiques, plutôt que de faire progresser les systèmes, on préfère s'arrêter au fait que le brillant chercheur à qui on doit ce travail a réussi à intégrer l'Ecole normale supérieur en étant natif des derniers jours de septembre.  |
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